De sa fondation en 2001 jusqu’en 2013, la Chaire de leadership Pierre-Péladeau a été dirigée par Laurent Lapierre, actuellement professeur honoraire à HEC Montréal.

Il en est résulté une immense production d’articles à visée professionnelle, de cas pédagogiques et de biographies de dirigeants. À cela, il faut ajouter des émissions de télévision (Leaders sur le canal Argent), qui sont encore rediffusées aujourd’hui, ainsi qu’une chronique hebdomadaire dans le Journal de Montréal.

Cette rubrique reprend quelques-unes des principales réalisations de la Chaire de leadership Pierre-Péladeau, sous le mandat de Laurent Lapierre.

Nous y présentons également les premières pages d’un cas de Laurent Lapierre sur celui qui a donné son nom à la Chaire, Pierre Péladeau.

  • CARDINAL, J. et LAPIERRE, L., Luc Beauregard – Le pari de la vérité, Presses de l’Université du Québec, 2012
  • PRUD’HOMME,L, DUBOIS-PRUD’HOMME, A. et LAPIERRE, L, Simon Brault. Prendre fait et cause pour la culture, Presses de l’Université du Québec, 2011, 132 p.
  • CHASSÉ, B. et LAPIERRE, L., Marcel Brisebois et le Musée d’Art Contemporain (1985-2004), Presses de l’Université du Québec, 2011.
  • CARDINAL, J. et LAPIERRE, L., Guy Coulombe – Le goût du pouvoir public, Presses de l’Université du Québec, 2011.
  • LAPIERRE, L., La subjectivité et la gestion, Presses de l’Université du Québec, 2010, 103 pages.
  • CARDINAL, J. et LAPIERRE, L., Pierre Jeanniot – Aux commandes du ciel, Presses de l’Université du Québec, 2009.
  • LAPIERRRE, L., La subjectivité, l’autorité et la direction, Leçon et contre-leçon inaugurales, Cahiers des leçons inaugurales, HEC Montréal, 1995. Édition revue et corrigée à paraître en 2009.
  • CARDINAL, J. et LAPIERRE, L., SID LEE c’est qui ?, publié en 2007 par Sid Lee à un exemplaire unique grand format sous couvert capitonné, gardé précieusement sous clé dans une vitrine située dans une chambre vert lime des bureaux de l’agence, et accessible au public sur demande.
  • CARDINAL, J. et LAPIERRE, L., Noblesse oblige. L’histoire d’un couple en affaires. Philippe de Gaspé Beaubien et Nan-b de Gaspé Beaubien, Les Éditions Logiques Quebecor Média, 2006.
  • CARDINAL, J. et LAPIERRE, L., Jacques Duchesneau sur le qui-vive. L’audace dans l’action, Les Éditions Logiques Quebecor Média, 2006.
  • LAPIERRE, L, CYR, A. et AMADO, G., Pierre Bourque. Le jardinier et l’ingénieur, Presses de l’Université du Québec et Presses HEC, 1995.
  • LAPIERRE, L., Imaginaire et Leadership, tome 1, 1992, tome 2, 1993 et tome 3, 1994, Québec/Amérique et Presses HEC.
  • LAPIERRE, L., SICOTTE, G. et SÉGUIN, F., Roland Arpin et le Musée de la Civilisation, Presses de l’Université du Québec et Presses HEC, 1993.

Grand tableau des cas publiés par la Chaire
Directement accessibles en ligne

Gestion, revue internationale de gestion

  • Lapierre, L., Comprendre et raconter le leadership pour mieux l’assumer, vol. 33, n° 3, 2008.
  • Lapierre, L., Le leadership : encore et encore…, vol. 33, n° 3, 2008.
  • Lapierre, L. et A. Porcedda, Leadership et développement durable, vol. 33, n° 3, 2008.
  • Prud’Homme, L., J, Cardinal et L. Lapierre, Robert Dutton et Rona, vol. 31, n° 4, 2007.
  • Lapierre, L., Enseigner le leadership ou former vraiment des leaders?, vol. 31, n° 1, 2006.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Une trinité en quatre personnes, vol. 30, n°4, 2006.
  • Lapierre, L., Gérer, c’est créer,vol. 30, n° 1, 2005.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Larry Smith et Les Alouettes de Montréal, vol. 29, n° 4, 2005.
  • Lapierre, L., Le leadership et la confiance, vol. 29, n° 4, 2005.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Jean Gaulin : du Groupe Ultramar à la société Diamond 66, vol. 23, n° 4, 1998-1999.
  • Lapierre, L., De coach à patron, vol. 22, n° 2, 1997.
  • Lapierre, L., Merci!, vol. 22, n° 2, 1997.
  • Fortier, I, F. Harel Giasson, et L. Lapierre, Micheline Bouchard : le génie de l’influence, vol. 22, n° 4, 1997, p. 56-63.
  • Kisfalvi, V. et L. Lapierre, Subordination et insubordination, vol. 22, n° 2, 1997.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Jean Coutu et le Groupe PJC, vol. 21, n° 4, 1996.
  • Lapierre, L. et F. Harel Giasson, La direction des personnes, vol. 21, n° 4, 1996.
  • Lapierre, L. et A. Porcedda, Leadership et développement durable, vol. 33, n° 4, 1995.
  • Lapierre, L., Avant de gérer, le courage de diriger, vol. 20, n° 3, 1995.
  • Lapierre, L., Il reste un siècle avant l’an 2000, vol. 20, n° 3, 1995.
  • Lapierre, L., Composer avec ses défauts, vol. 19, n° 3, 1994.
  • Lapierre, L., Le ménagement : ménager, faire le ménage et se ménager, vol. 17, n° 4, 1992.
  • Lapierre, L., Diriger ou ne pas diriger : voilà la question, vol. 16, n° 4, 1991
  • Lapierre, L., Le leadership : le meilleur et le pire, vol. 16, n° 3, 1991.
  • Lapierre, L., L’esprit d’entreprise après cinquante ans, le cas de l’O.S.M., vol. 13, n° 3, 1988.
  • Sicotte, G. et L. Lapierre, Pierre-Péladeau (1988), vol. 13, n° 4, 1988.
  • Lapierre, L., Puissance, leadership et gestion, vol. 13, n° 2, 1988.
  • Lapierre, L., Imaginaire, gestion et leadership, vol. 12, n° 1, 1987.
  • Lapierre, L., Mise en scène et Gestion, vol. 10, n° 3, 1985.
  • Lapierre, L., La Gestion des arts et l’Art de la gestion, vol. 3, n° 2, 1978.

International Journal of Arts Management (IJAM)

  • Vigneault, S. et L. Lapierre, Richard Monette, Antoni Cimolino and the Stratford Festival, The King and the Dauphin, vol. 11, n° 1, 2008.
  • Vigneault, S. et L. Lapierre, Financial Crisis in the Arts Sector. Is Governance the Illness or the Cure, vol. 10, n° 2, 2008.
  • Cameron, S. et L. Lapierre, Mikhaïl Piotrovsky and the State Hermitage Museum, vol. 10, n° 1, 2007.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Karen Kain an the National Ballet of Canada, vol. 9, n° 2, 2007.
  • Vigneault, S., B. Chassé et L. Lapierre, Martin Revheim, Blå and the Kongsberg Jazz Festival, Suksess Need Not Be Translated, vol. 8, n° 2, 2006.
  • Nopper, A. L. Lapierre, Tony Hall and the Royal Opera House, Covent Garden, vol. 7, n° 2, 2005.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Jacques Matte and The Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, vol 8, n° 1, 2005.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Glenn D. Lowry and The MoMA, vol. 7, n° 1, 2004.
  • Menza, C. et L. Lapierre, Fanny Mikey and the Ibero-American Theatre Festival of Bogotá, vol. 6, n° 2, 2004
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, Zarin Mehta and the New York Philharmonic, vol. 6, n° 1, 2003.
  • Leroux, P. et L. Lapierre, The Comédie-Française. The Jean-Pierre Miquel Era, vol. 4, n° 2, 2002.
  • Lapierre, L., Leadership and Arts Management, vol. 3, n° 3, 2001.
  • Charbonneau, M. et L. Lapierre, John R. Porter and Le Musée du Québec, vol. 3, n° 2, 2001.
  • Leblanc, F. et L. Lapierre, Guy Latraverse and Show Business: A Story of Successful Co-management, vol. 4, n° 1, 2001.
  • Cardinal, J. et L. Lapierre, The Ravinia Festival Under the Direction of Zarin Mehta, vol. 1, n° 3, 1999.

Émissions télévisées d’une heure (rencontres avec des leaders provenant de tous les secteurs : affaires, arts et culture, sports, religions, sciences, gastronomie, etc.) rediffusées en continu sur la chaîne Argent depuis 2005.

  • Luc Beauregard, président du conseil et chef de la direction, Cabinet de relations publiques National
  • Jean Bédard, président du conseil, président et chef de la direction, La Cage aux sports, Division Les Restaurants Sportscène inc.
  • Jacques Bensimon, Commissaire du gouvernement à la cinématographie
  • Françoise Bertrand, présidente-directrice générale, Fédération des chambres de commerce du Québec
  • Lise Bissonnette, présidente-directrice générale, Bibliothèque nationale du Québec
  • Jean-François Bouchard, président, Sid Lee
  • Micheline Bouchard, présidente et chef de la direction, ART Recherches et Technologies Avancées inc.
  • Walter Boudreau, compositeur, chef d’orchestre, interprète et directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ)
  • Simon Brault, directeur général, École nationale de théâtre du Canada, vice-président du Conseil des Arts du Canada et président de Culture Montréal
  • Marcel Brisebois, ex-directeur général, Musée d’art contemporain de Montréal (1985-2004)
  • Bertrand Cesvet, associé principal et président du conseil, Sid Lee
  • Guy Cogeval, directeur, Musée des beaux-arts de Montréal
  • Pierre Curzi, comédien, président de l’Union des artistes
  • Marc David, chef d’orchestre et directeur artistique de l’Orchestre de Longueuil et l’Orchestre de St. John’s, Terre-Neuve
  • Philippe et Nan-b De Gaspé Beaubien, Expo 67, Télémédia et la Fondation des familles en affaires
  • Jacques Duchesneau, président et chef de la direction, Administration canadienne de la sûreté du transport aérien (ACSTA)
  • Robert Dutton, président et chef de la direction, Rona inc.
  • Martine Époque, « mère » de la danse contemporaine à Montréal
  • Joseph Facal, ex-président du Conseil du trésor, professeur invité, HEC Montréal
  • Marie-Thérèse Fortin, comédienne et directrice artistique, Théâtre d’Aujourd’hui
  • André Gareau, chef d’entreprise
  • Lyn Heward, ex-présidente et directrice générale, division de contenu créatif, productrice exécutive et directrice de création, projets spéciaux, Cirque du Soleil
  • Isabelle Hudon, présidente et chef de la direction, Chambre de commerce de Montréal
  • Marie Laberge, écrivaine
  • Daniel Lamarre, président et chef des opérations, Cirque du Soleil
  • Normand Laprise, chef, Restaurant Toqué!
  • Christian Larouche, fondateur et président de Christal Films
  • Francine Lelièvre, directrice générale, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal Pointe-à-Callière
  • Claudia M. Pharand, présidente, Distributions Olive&Olives inc.
  • Jacques Matte, président, Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue
  • Zarin Mehta, President and Executive Director, The New York Philharmonic
  • Yannick Nézet-Séguin, chef d’orchestre et directeur artistique de l’Orchestre métropolitain du Grand Montréal
  • Ginette Noiseux, directrice générale et artistique du théâtre Espace GO
  • François Poitras, fondateur et président de La Boîte Noire
  • Alexander Reford, président, Les Jardins de Métis/Reford Gardens
  • Jean-Louis Roy, président, Droits et démocratie
  • Guylaine Saucier, administratrice de sociétés
  • Danièle Sauvageau, coach de l’équipe féminine de hockey qui a remporté la médaille d’or aux Jeux olympiques de Salt Lake City en 2002
  • Monique Simard, présidente, Productions Virage et ONG Alternatives
  • Larry Smith, président et chef de la direction, club de football Les Alouettes

En 1988, soit quelques années avant la disparition de l’entrepreneur québécois, Laurent Lapierre et Geneviève Sicotte rencontraient Pierre Péladeau pour une longue entrevue. De cette entrevue est né un cas pédagogique, toujours utilisé dans les cours de HEC Montréal, bien qu’il ait déjà près de 25 ans!

En voici les premières pages :

HEC Montréal, Centre de Cas, n°9 40 1992 058

Pierre Péladeau : Gagner (1988)

Cas produit par Geneviève SICOTTE et le professeur Laurent LAPIERRE.

Premier contact

Le salon du treizième étage où l’on nous fait attendre Pierre Péladeau est richement décoré : meubles de cuir, tableaux nombreux, luxueuse moquette qui feutre l’atmosphère… Une grande bibliothèque de bois sombre étale avec sobriété le dos de ses volumes – il n’y a que des ouvrages de la Pléiade, papier bible sous couvertures de maroquin rehaussé d’or.

Pierre Péladeau arrive en coup de vent et nous avertit qu’il sera à nous dans un moment. Il doit voir deux de ses vice-présidents et saluera sûrement en passant quelques-uns de ses employés. Nous sommes enfin introduits dans son bureau. Si le décor est le même – tableaux de Cosgrove, de Marc-Aurèle Fortin et d’Albert Rousseau, sculptures, un raffinement de bon goût – l’atmosphère change radicalement. Le débit rapide, les intonations théâtrales et le rire sonore de Pierre Péladeau animent le lieu, de même que la musique de Beethoven qu’il fera jouer durant toute la rencontre, à un volume assez élevé pour que nous nous inquiétions de l’enregistrement de l’entrevue. Mais on ne dit pas à Pierre Péladeau de baisser le volume, ou du moins on n’ose pas…

Les innombrables articles parus sur lui en témoignent : Pierre Péladeau suscite la curiosité. Alcoolique réformé et militant, entrepreneur de grande culture, ne dédaignant pas un langage parsemé de jurons, homme à femmes et homme de foi, indépendantiste et capitaliste, Pierre Péladeau, s’il ne jugeait à l’instar de Platon que l’économique est supérieur au politique, aurait pu être premier ministre.

À le voir dans ce lieu, il n’est pas surprenant qu’il définisse son activité d’entrepreneur et de leader comme un acte créateur, au même titre que la musique, la peinture ou… la pêche! Pour lui, l’homme a besoin d’agir et de créer, c’est une «nécessité basée sur une question émotive ». D’entrée de jeu, c’est donc de Pierre Péladeau en tant qu’homme qu’il sera question : son enfance, ses parents, ses études et ses débuts comme entrepreneur, ses démêlés avec l’alcool, ses relations avec les autres aujourd’hui, etc. Il n’exprime aucune réticence à parler de lui, au contraire :

«Beethoven a écrit la plus belle musique du monde parce qu’il n’a parlé que de ce qu’il a vécu : ses angoisses, ses peurs, ses amours, ses joies. Il n’a pas parlé de la vie de Bach mais de sa vie à lui, et c’est pour ça que c’est beau !»

 

L’enfance

Pierre Péladeau est né le 11 avril 1925. Il était le cadet d’une famille comptant déjà six autres enfants, trois filles et trois garçons. La mère de Pierre Péladeau, Elmire, était âgée de 43 ans lorsqu’elle eut ce dernier enfant. Son père, Henri, en avait 40.

Même si Pierre Péladeau n’a pas toujours été riche, il ne provient pas, comme beaucoup le croient, d’un milieu défavorisé. Sa famille résidait à Outremont. Henri Péladeau était un homme d’affaires prospère, commerçant en bois qui exploitait aussi plusieurs immeubles sur l’avenue du Parc, et que son personnel domestique nombreux ne classait pas parmi les familles les moins aisées de la rue Stuart. Une série de revers vint cependant contrecarrer la marche de ses affaires. L’année de la naissance de Pierre Péladeau, son père perdit tout et dut, pour éviter une faillite honteuse, effectuer la cession de ses biens. Il ne put jamais rétablir sa fortune, et mourut dix ans plus tard. Si la famille continua à résider à Outremont après la ruine, son train de vie diminua notablement. Plus de chauffeur ni de bonnes…

Comme Pierre Péladeau avait 10 ans à la mort de son père, il ne garde presque aucun souvenir de lui. Il se souvient de sa maladie, un cancer. Mais en fait, il dit conserver essentiellement des souvenirs bâtis sur ce que sa mère lui a raconté :

«Tout ce que je sais, c’est que c’était un brave homme, un honnête homme, un homme bon.»

Si elle lui a donné cette image lointaine et idéale de son mari, sa mère transmettait aussi à son fils un autre message :

«Elle disait que si mon père l’avait écoutée, il n’aurait pas fait faillite. Ça, elle l’a répété bien des fois …»

Pierre Péladeau reconnaît que l’échec de son père, combiné à l’intense soif de réussite que lui avait inculquée sa mère, ont pu le pousser à vouloir combattre, à faire mieux et à réussir là où Henri Péladeau avait échoué. En effet, répondant à une question où on lui demandait ce qu’il aimerait dire à son père s’il pouvait s’entretenir avec lui, il explique :

«Je dirais que j’ai bâti grâce à lui. Que c’est en réaction à son échec que j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose, et que j’aurais tellement aimé le faire avec lui.»

Elmire Péladeau eut sur son fils une influence déterminante. Il le reconnaît facilement et même avec fierté. Sa mère est aux yeux de Pierre Péladeau le type même de l’être exceptionnel, elle réunit toutes les qualités qu’il demande aujourd’hui à ses collaborateurs ou à ses enfants :

«On dit que derrière chaque homme, il y a une femme; c’est vrai, mais c’est plus souvent qu’autrement la mère que la femme.

« Ma mère avait du nerf. Ce n’était pas une femme qui avait peur, ce n’était pas une femme qui reculait sous quelque chef que ce soit; une femme extrêmement orgueilleuse, fière. Elle était très autonome et cultivée.

« Je l’ai vue pleurer une seule fois : elle avait 83 ans, elle était à l’hôpital. Elle était dans un lit avec des barreaux, et elle pleurait parce qu’elle ne pouvait pas descendre du lit. Elle pleurait de rage! Ma mère n’était pas une braillarde. »

À cette force de caractère et à cette détermination, Elmire Péladeau alliait une retenue extrême de ses émotions. C’était une femme à l’apparence rigide, presque militaire – Pierre Péladeau l’a déjà comparée à Catherine de Russie – qui limitait les effusions avec ses enfants :

«Ce n’était pas une femme, une dispensatrice d’affection. Quand elle m’embrassait, c’était sur le front, et tout juste. Et ce n’était pas souvent !»

Est-ce à cause de cette distance, ou parce que ses exigences ne semblaient jamais satisfaites, que Pierre Péladeau enfant n’aimait pas sa mère et même plus :

«Je la haïssais à mort! Je la haïssais et j’avais la nette impression qu’elle me haïssait elle aussi, que j’étais de trop… bref, que nous n’étions à notre place ni l’un ni l’autre.»

Ce sentiment allait cependant changer lorsque son père mourut et qu’il put occuper une place différente auprès de sa mère. Il se sentit appuyé et encouragé dès ses débuts comme entrepreneur, c’est-à-dire quand il avait 14 ou 15 ans. Il apprit à voir dans ces exigences la façon qu’avait Elmire Péladeau d’exprimer son affection et son estime. À travers cela, elle voulait avant tout lui enseigner une attitude dont elle avait fait une sorte de credo :

«Elle disait toujours : “il faut jouer pour gagner”. Ma mère ne perdait pas. Elle jouait au bridge deux ou trois fois par semaine, c’était un groupe de quatre femmes qui jouaient ensemble pour cinq cents. Eh bien, il fallait qu’elle les gagne, ses cinq cents, et elle gagnait! Elle jouait aux cartes pour gagner, pas pour jouer ou pour s’amuser. Et elle était comme cela continuellement.»

Lorsque Pierre Péladeau se mit lui aussi à «jouer pour gagner», sa mère lui prodigua sans réserve son soutien et ses encouragements.

Elle était si fière de lui! Jeune homme d’affaires, elle écoutait quotidiennement ses exploits avec un tel intérêt et une telle admiration qu’elle fut pour lui un ressourcement perpétuel. Elmire avait toujours aimé les affaires et elle put les vivre par procuration à travers ce jeune champion qui donnait des coups, en recevait, mais demeurait toujours le héros, le prodige éblouissant qui gagnait tout le temps.

À peine venait-il d’acheter une entreprise qu’elle l’encourageait à se porter acquéreur d’une autre. Il connut d’autant mieux sa mère qu’il était devenu très tôt son protecteur. Encore aujourd’hui, il a une admiration extraordinaire pour la force d’Elmire.

 

L’adolescence

Si les parents de Pierre Péladeau ont eu une influence déterminante sur son destin, c’est cependant au collège et dans ses premiers emplois qu’il commença à manifester le caractère et les aptitudes qui allaient faire de lui un magnat des affaires.

Toutes ses études peuvent se caractériser par quelques mots clés : révolte, dérision, débrouillardise seraient de ceux-là. Au collège Jean-de-Brébeuf, Pierre Péladeau ressentit durement sa position d’enfant d’une famille dorénavant modeste face à la richesse de ses camarades. Brébeuf était alors le collège où se formait l’élite : un Pierre Elliott Trudeau, par exemple, faisait chaque matin le trajet qui le menait au collège dans le confort d’une limousine avec chauffeur. Pierre Péladeau, lui, parcourait à pied une distance d’environ deux milles. Ce n’était cependant pas l’envie qui tenaillait le jeune étudiant, mais un profond sentiment d’injustice. Chaque jour, à l’heure du goûter, le collège offrait aux élèves une petite brioche, que ceux-ci accompagnaient d’une bouteille de lait à cinq cents. Pierre Péladeau n’avait pas la pièce de monnaie nécessaire. Il prétextait qu’il n’aimait pas le lait et tentait d’étouffer sa rage en avalant sa brioche! Enfin, un fait qu’il ne connut que bien plus tard confirme sa position marginale au collège :

«Ma mère avait passé un marché avec le recteur : elle payait à moitié prix. Quand je l’ai su, ça m’a terriblement choqué, j’étais furieux contre ma mère. J’étais au collège comme “quêteux”, par charité.»

Cet ensemble de facteurs contribua à développer chez le jeune garçon une grande frustration, qu’il assouvissait alors en rêvant à sa richesse future.

«Au collège, les autres avaient de l’argent dans leurs poches, moi je n’avais pas un sou. Je me sentais à part. Je me suis dit : “Ça ne sera pas toujours comme ça! Bientôt, je vais tous pouvoir vous acheter, bande de caves!” J’ai commencé à penser comme ça vers 10 ou 12 ans.»

Mais ces projets ne suffisaient sans doute pas à endiguer la révolte de Pierre Péladeau, car il devint aussi assez turbulent. Il devait aller au collège Sainte-Marie pour faire ses belles-lettres, mais son séjour y fut de courte durée. Il en fut expulsé pour avoir séché un cours… à la taverne. Il revint donc à Brébeuf pour terminer ses études, mais subit là aussi les foudres de l’autorité, cette fois pour une question de politique. C’était l’époque de la conscription. Le général Laflèche, candidat libéral dans Outremont, appuyait évidemment cette mesure. Il avait comme adversaire Jean Drapeau. Ce dernier représentait les conscrits; sa contestation de la conscription lui valait une hostilité non déguisée de la part des institutions et des médias. Seul le journal Le Devoir présentait la position de Drapeau de façon honnête. Le groupe de Drapeau s’organisa donc pour faire distribuer ce journal gratuitement dans tout Outremont afin de faire connaître son programme. Des étudiants du collège Brébeuf furent recrutés à cette fin. Pierre Péladeau était de ceux-là. Le collège avait quant à lui des obligations envers les adversaires de Drapeau et il n’appréciait pas la contre-publicité. Refusant de se soumettre, Pierre Péladeau dut aller terminer sa scolarité à la faculté de philosophie de l’Université de Montréal.

Parallèlement à ses études, Pierre Péladeau avait commencé à manifester son esprit d’entreprise. L’été, il était responsable de l’entretien de courts de tennis à Outremont, mais ses bénéfices venaient surtout de la concession de restaurant du terrain, où il vendait illégalement de la bière aux joueurs altérés. L’hiver, juste avant Noël, il vendait des sapins de porte en porte ou au coin des rues. Il raconte plaisamment de quelle façon il palliait son manque de capital de départ. Il achetait ses sapins le vendredi et s’arrangeait pour se les faire livrer en fin d’après-midi. Une fois que les arbres étaient déchargés par le cultivateur, Pierre Péladeau lui annonçait qu’il payait par chèque. Celui-ci, dépité mais ne voulant tout de même pas recharger son camion, repartait avec un chèque qu’il ne pouvait encaisser que le lundi. Les ventes de la fin de semaine assuraient à Pierre Péladeau des fonds suffisants pour couvrir le chèque à la réouverture des banques.

Tandis qu’il préparait sa licence en philosophie, Pierre Péladeau s’intéressa tout particulièrement à Nietzsche. Il fit ensuite son baccalauréat en droit à l’université McGill, bien qu’il admette aujourd’hui ne rien connaître au droit. Il passa ses examens de justesse; il menait en effet une existence tumultueuse, peu propice au succès académique. Se voyant comme un futur imprésario, il organisait des «débats oratoires» sur des sujets farfelus, remplissant ses salles… et sa caisse. Ce fut aussi à cette époque qu’il toucha au journalisme pour la première fois. Enfin, la vie de célibataire, avec ses multiples intrigues amoureuses et ses fêtes perpétuelles où l’alcool était généreusement mis à contribution, ne laissait pas beaucoup de temps à l’étude.

S’il réussit la plupart de ses examens à force d’étude frénétique à la dernière minute, Pierre Péladeau connut cependant l’échec dans un domaine.

«Dans ma dernière année de droit, j’ai coulé […] mon examen de comptabilité. Cet échec a peut-être été pour moi une des grandes victoires de ma vie. J’ai compris qu’il me fallait m’entourer de très bons comptables si je voulais réussir en affaires. Cet échec m’a aussi appris qu’il serait sage de doubler ce comptable-là d’un très bon avocat.

«Bien que je sois diplômé en droit, j’étais le premier à reconnaître que je n’y connaissais rien et que le droit, sans expérience valable, c’est de la chansonnette. Cet échec a donc été pour moi un grand atout. Comme quoi il faut savoir retourner un échec en une victoire.»

 

Les maîtres

Indépendant et jaloux de sa liberté, Pierre Péladeau s’est toujours débrouillé pour ne pas avoir de patron. Dans la même optique, il n’a pas eu durant sa jeunesse de maître ou de mentor. Tout au plus mentionne-t-il le père Éthier, à la faculté de philosophie. C’était un dominicain qui, mettant à profit ses origines rurales, enseignait la métaphysique selon des méthodes très personnelles. Déjà ennemi de la prétention, Pierre Péladeau aimait en cet homme l’authenticité et la simplicité.

«Ses cours étaient basés sur des exemples de terrien, de cultivateur : “Tu as trois carottes, deux tomates puis deux livres de patates…”, des exemples dans cet esprit-là. Il était drôle, sympathique, et surtout authentique. Il enseignait la métaphysique qu’il vivait.»

Mais les vrais maîtres de Pierre Péladeau ont surtout été de grands hommes, figures symboliques sur lesquelles il projetait son idéal.

À la faculté de philosophie, il avait étudié Nietzsche. La vision du monde que Pierre Péladeau avait développée dut trouver là une assise théorique qui lui convenait : il retint de Nietzsche un aspect bien précis, celui d’une division du monde entre forts et faibles. Depuis plusieurs années, il avait décidé de se ranger du côté des forts. Cette vision allait déterminer entre autres un solide athéisme que Pierre Péladeau conserva jusqu’à son entrée dans le mouvement des Alcooliques Anonymes (A.A.). Si aujourd’hui il soutient que rien n’est plus important pour lui que d’avoir la foi, il ne regrette pas cette période.

«J’avais vingt ans et je me fichais de Dieu et du diable. Ça a été une expérience qui m’a mis en place, qui m’a appris à ne me fier qu’à moi. J’ai été comme ça toute ma vie jusqu’à ce que j’entre dans les A.A., jusqu’à ce que je découvre Dieu dans les A.A. Je ne me fiais à personne, je réglais mes choses moi-même, je faisais, moi, ce que j’avais à faire. Ça a eu du bon ! »

Si l’influence de Nietzsche s’est estompée avec le temps, l’autre héros romantique de la jeunesse de Pierre Péladeau, Beethoven, demeure toujours pour lui une référence centrale. Il a découvert le compositeur pendant ses années de droit. Il consacrait avec un groupe d’amis des soirées entières à l’écoute de musique classique. Pierre Péladeau donnait la place d’honneur à Beethoven, et ses amis devaient insister pour que d’autres compositeurs soient au programme.

Pour lui, la musique de Beethoven allait au-delà de la simple construction mélodique. Beethoven recherchait de courts motifs renfermant des idées et des émotions puissamment expressives […].

Il ne s’agissait pas d’une musique désincarnée : elle avait un sens parce que Beethoven, selon les mots de Pierre Péladeau, «parlait de ce qu’il avait vécu». A travers l’art du compositeur, Pierre Péladeau en arrivait à voir en Beethoven un idéal humain.

«Le seul maître que j’ai eu en réalité, c’est Beethoven. C’est un homme qui n’a pas peur. C’est un homme qui défie le destin et qui le bat. C’est un homme puissant, qui n’accepte pas la défaite.»

L’exemple de Beethoven fut particulièrement utile à Pierre Péladeau lorsqu’il se trouva confronté à des phases de dépression, avant de cesser de boire.

«J’étais incapable de projeter la possibilité d’un insuccès, la possibilité que je puisse me tromper. C’est là que Beethoven a été extrêmement précieux pour moi. La tension, l’angoisse, l’anxiété, il les canalisait pour en faire autre chose, il transposait cela en joie.»

Encore aujourd’hui, Beethoven est au centre de la vie de Pierre Péladeau, autant par sa musique que par son exemple. Pierre Péladeau considère que Beethoven est «l’homme qui a le plus apporté à l’humanité ».

(…)